Hassoumi Massaoudou, ministre de l'Intérieur : « Nous sommes en train de gagner la guerre contre Boko Haram »

Nommé pour pré­pa­rer les élec­tions de 2016, il s'est re­trouvé à de­voir co­or­don­ner la lutte contre les is­la­mistes ni­gé­rians. Les pays de la ré­gion n'ont pas fini de payer le prix du sang mais, dit-il, en six mois, la si­tua­tion a ra­di­ca­le­ment changé.
À Nia­mey, leur proxi­mité n'est un se­cret pour per­sonne. Has­soumi Mas­saou­dou et le pré­sident Is­sou­fou se connaissent bien et de­puis des an­nées : tous deux sont pas­sés par le sec­teur des mines. Ils ont exercé à la So­maïr avant de fon­der en­semble, en 1990, le Parti ni­gé­rien pour la dé­mo­cra­tie et le so­cia­lisme (PNDS). En 2011, par­venu au som­met de l'État, Is­sou­fou a fait de Mas­saou­dou son di­rec­teur de ca­bi­net puis l'a nommé, deux ans plus tard, à l'In­té­rieur. Un poste stra­té­gique qui a fait de lui un élé­ment clé du sys­tème Is­sou­fou – à Nia­mey, un di­plo­mate oc­ci­den­tal le qua­li­fie de « mi­nistre de la Dé­fense bis », plus au fait de l'opé­ra­tion­nel que le ti­tu­laire du poste. La rhé­to­rique est vo­lon­tiers guer­rière, et Has­soumi Mas­saou­dou peine à mas­quer son aga­ce­ment lorsque l'on évoque les cri­tiques des ONG ou de la so­ciété ci­vile. Pour­tant, il­ se ­mo­que ­com­me­ d'une­ guigne de cette image de sé­cu­ro­crate qui lui colle à la peau : « Il faut faire ce qu'il faut pour dé­fendre la dé­mo­cra­tie et l'État de droit. Pas ques­tion de finir comme ATT ! »
 
JEUNE AFRIQUE : Le Niger paie un lourd tri­but à la guerre contre Boko Haram. Qu'est-ce qui est le plus dif­fi­cile sur le ter­rain ?
HAS­SOUMI MAS­SAOU­DOU : C'est de bien co­or­don­ner l'ac­tion des dif­fé­rents États im­pli­qués. Jus­qu'ici, nous avons eu à mener cette guerre avec le Tchad, mais nous es­pé­rons que le Ni­ge­ria du pré­sident Bu­hari s'im­pli­quera da­van­tage et que la co­or­di­na­tion entre toutes les ar­mées, y com­pris celle du Ca­me­roun, se fera de ma­nière plus ef­fi­ciente. Nous consi­dé­rons que la mise en place, vers le 20 juillet, de l'état-ma­jor de la force de la Com­mis­sion du bas­sin du lac Tchad à N'D­ja­mena est un signe fort, tout comme l'est la créa­tion d'un état-ma­jor opé­ra­tion­nel à Mai­du­guri, dans le nord du Ni­ge­ria.
La pas­si­vité d'Abuja, du temps du pré­sident Jo­na­than, avait sou­vent été cri­ti­quée. Les choses ont-elles déjà changé ?
Il est vrai qu'à l'époque la vo­lonté d'en finir avec Boko Haram ne s'était pas suf­fi­sam­ment ex­pri­mée. Au­jour­d'hui en­core, notre armée et celle du Tchad oc­cupent des villes en ter­ri­toire ni­gé­rian, dans l'État de Borno, et at­tendent tou­jours que les Ni­gé­rians prennent le re­lais. Mais nous pen­sons que les choses vont chan­ger avec le pré­sident Bu­hari. Le fait qu'il se soit rendu au Niger et au Tchad et qu'il aille bien­tôt au Ca­me­roun, dont nous es­pé­rons qu'il in­ter­vien­dra lui aussi en ter­ri­toire ni­gé­rian, est un signe en­cou­ra­geant.
Pour le mo­ment, le ter­ro­risme au Niger est un ter­ro­risme im­porté.
La guerre contre Boko Haram peut-elle être ga­gnée ?
 
Mal­gré les ap­pa­rences, mal­gré ces at­taques spec­ta­cu­laires qui sont en­core per­pé­trées, elle est en train de l'être. Il y a six mois, Boko Haram oc­cu­pait tout le Borno. La fron­tière entre le Niger et le Ni­ge­ria, c'était la fron­tière entre le Niger et l'État de Boko Haram ! Six mois plus tard, ils ont perdu toutes leurs places fortes. Ils ne sont plus en me­sure d'ad­mi­nis­trer des vil­le­s et des ré­gion­s en­tières. C'est­ pour­ cela qu'ils mènent une stra­té­gie de gué­rilla.
 
Les îles du lac Tchad ont été éva­cuées en mai parce qu'elles consti­tuent un re­fuge idéal pour Boko Haram. Où en sont les opé­ra­tions sur le ter­rain ?
Ces îles n'ont pas été éva­cuées au sens où il n'y a pas eu de contact entre l'ar­mée et la po­pu­la­tion. Il est faux de dire que nous avons fait dé­guer­pir les gens. Je rap­pelle qu'une de nos po­si­tions a été at­ta­quée sur l'île de Ka­ramga [le 25 avril]. Des mi­li­taires et des ci­vils ont été tués. Moi-même, je me suis rendu sur place. J'ai vu des ca­davres flot­ter dans le lac et des res­ca­pés nous de­man­der en trem­blant de les em­me­ner avec nous. Nous avons par la suite dé­cidé de re­ti­rer nos hommes, et c'est pour cela que le gou­ver­neur de Diffa a de­mandé aux po­pu­la­tions de quit­ter les îles dans un com­mu­ni­qué ra­dio­té­lé­visé. Le pro­blème, c'est que nous ne nous at­ten­dions pas à un tel af­flux : 30 000 per­sonnes sont ar­ri­vées le pre­mier jour, nous avons été dé­bor­dés !
Les au­to­ri­tés lo­cales n'ont-elles pas de­mandé aux ha­bi­tants de quit­ter les îles dans un cer­tain délai sous peine d'être consi­dé­rés comme des élé­ments de Boko Haram ?
On n'a pas dit « sous peine de ». Le com­mu­ni­qué leur de­man­dait de par­tir dans les jours qui sui­vaient parce qu'on al­lait en­ga­ger des opé­ra­tions dans les îles. Nous avons at­tendu un peu, pour qu'il n'y ait pas de ba­vure, et, quand nous avons été as­su­rés que l'es­sen­tiel des ci­vils était parti, tout ce qui bou­geait a ef­fec­ti­ve­ment été consi­déré comme une cible.
Les gens pour­raient-ils re­ve­nir s'ils le sou­hai­taient ?
Ils le pour­raient, il n'y a pas d'in­ter­dic­tion. Mais je doute qu'ils le fassent parce que ces îles sont le der­nier re­fuge de Boko Haram, et­ que ­Bo­ko ­Ha­ram n'a pas ­de ­pro­jet de conver­sion, de conquête des cœurs et des es­prits… Il n'y a pas de pos­si­bi­lité de co­exis­tence avec les ci­vils.
Les at­ten­tats qui ont en­san­glanté N'D­ja­mena à la mi-juin vous in­quiètent-ils ?
N'y a-t-il pas un risque qu'il y ait aussi des cel­lules dor­mantes à Nia­mey ?
La zone de Boko Haram se situe à plus de 2000 km de Nia­mey. Nia­mey est très loin, dans une ré­gion plus proche d'Aqmi et de ce qui se passe au Mali. Il n'y a pas de risque zéro, mais c'est sur­tout pour Diffa que nous sommes in­quiets. Une at­taque y a été com­mise début fé­vrier, et nous avons pu en em­pê­cher d'autres. Nous y avons dé­claré l'état d'ur­gence, ainsi qu'à Maïné-So­roa. Dans ces deux villes, nous avons ef­fec­tué des per­qui­si­tions et re­trouvé dans plu­sieurs mai­sons des gi­lets d'ex­plo­sifs. Nous avons pro­cédé à de nom­breuses ar­res­ta­tions et dé­man­telé des cel­lules dor­mantes qui étaient prêtes à pas­ser à l'acte en même temps.
Il y a, au Niger, des mou­ve­ments sa­la­fistes fi­nan­cés par des pays du Golfe et qui n'hé­sitent pas à faire du pro­sé­ly­tisme… Est-ce un sujet de pré­oc­cu­pa­tion ?
Pour le mo­ment, le ter­ro­risme au Niger est un ter­ro­risme im­porté. En re­vanche, il est vrai que nous avons des sectes wah­ha­bites, qui bé­né­fi­cient de fi­nan­ce­ments venus du Golfe, et des mos­quées dont les prê­cheurs viennent par­fois du Moyen-Orient ou du Pa­kis­tan.
Tout a changé en début d'an­née.
Soyons clairs : ce qui s'est passé les 16 et 17 jan­vier [des­ma­ni­fes­ta­tion­santi-Char­lie Hebdo ont vi­ré à l'émeute ; de­s é­gli­se­s on­t é­té ­dé­truites, et une di­zaine de per­sonnes sont mortes] est le fruit d'une ins­tru­men­ta­li­sa­tion po­li­tique de l'op­po­si­tion. Mais la bonne chose, c'est que ces évé­ne­ments ont per­mis un ré­veil des as­so­cia­tions is­la­miques parce que les mu­sul­mans ont eu honte. Nous avons ­pris­ des­ dé­ci­sions ­que ­nous n'au­rions pas pu prendre avant, avec l'ac­cord de tout le monde. Nous avons dé­cidé d'in­ter­dire, dans­ cer­tai­nes­ mos­quées, les ­prê­cheurs ­qui viennent du Moyen-Orient et nous al­lons prendre des me­sures vi­sant à en­ca­drer, sur le mo­dèle ma­ro­cain, la pra­tique de l'is­lam et des prêches.
Les pro­chaines élec­tions se tien­dront en 2016. Il y a, au Niger, un cer­tain nombre de ten­sions po­li­tiques et so­ciales… Les scru­tins pour­ront-ils se dé­rou­ler dans un cli­mat apaisé ?
Oui, même si l'op­po­si­tion fait tout pour que l'on n'aille pas aux élec­tions, pour que l'ar­mée in­ter­rompe le pro­ces­sus dé­mo­cra­tique.
De qui par­lez-vous ?
Es­sen­tiel­le­ment de Hama [Ama­dou] et de Seyni [Ou­ma­rou] : ce sont des en­fants des ré­gimes d'ex­cep­tion. La dé­mo­cra­tie, ce n'est pas leur af­faire. Ils n'ac­ceptent pas le fait dé­mo­cra­tique si ce n'est pas avec eux. Voilà le fond du pro­blème. Mais nous irons aux élec­tions. Le re­cen­se­ment élec­to­ral est ter­miné, la com­mis­sion élec­to­rale a été mise en place de ma­nière consen­suelle… L'op­po­si­tion a eu toutes les ga­ran­ties.
Vos re­la­tions avec cer­tains membres de la so­ciété ci­vile sont ten­dues. Vous êtes même nom­mé­ment ac­cusé d'être res­pon­sable d'un cer­tain dur­cis­se­ment sé­cu­ri­taire…
Puis­qu'ils parlent de moi, je vou­drais par­ler­ d'eux.De­ qui­ parle-t-on ? De­Moussa Tchan­gari et de Nou­hou Ar­zika ? Le pre­mier est le nu­méro deux de l'Or­ga­ni­sa­tion ré­vo­lu­tion­naire pour la dé­mo­cra­tie nou­velle. C'est un petit parti maoïste. M.​Tchanga­ri n'est ­donc­ pa­s un­ mem­bre de la so­ciété ci­vile ; c'est un homme po­li­tique qui rêve du grand soir et qui pense que Boko Haram est une in­sur­rec­tion po­pu­laire. Quant à Nou­hou Ar­zika, il était l'un des ac­teurs du ta­zart­ché [« la conti­nuité », en haoussa ; mou­ve­ment par le­quel le pré­sident Tandja a tenté de se main­te­nir au pou­voir]. C'était le Blé Goudé ni­gé­rien sous Tandja ! Voilà le genre de per­sonnes dont on parle. Des gens qui sont fi­nan­cés par Oxfam et que l'on bran­dit comme des re­pré­sen­tants d'une so­ciété ci­vile pure qui se bat­trait contre des mé­chants comme moi ! Je dis, moi, qu'on est en guerre et qu'on ne peut pas jeter l'ar­mée en pâ­ture à n'im­porte qui. Que nos li­ber­tés sont en jeu. Que nous n'ac­cep­te­rons pas que, par laxisme, ce qui s'est passé au Mali se passe au Niger. Vous vous rap­pe­lez Ama­dou Tou­mani Touré ? C'était le bon élève des ONG, il était cé­lé­bré par­tout… Nous ne vou­lons pas finir comme lui.
Parce qu'on est en temps de guerre, la cri­tique est pros­crite ?
Dans les cas de MM.​Tchanga­ri e­t Ar­zika, nous ne par­lons pas de cri­tiques, mais de men­songes pro­fé­rés contre une armée en opé­ra­tion, à des fins de trouble à l'ordre pu­blic. Mais nous sommes cri­ti­qués tous les jours à l'As­sem­blée na­tio­nale, dans la presse, y com­pris sur notre ges­tion de la si­tua­tion à Diffa ! Les gens ont la li­berté de cri­tique au Niger. Il n'y a pas un pays dans la sous-ré­gion où la presse est aussi libre et im­per­ti­nente que chez nous.
 
Par Anne Kap­pès-Grangé/Jeune Afrique